Prose Café » Nouvelles » La dérive d’un marin poète en Mer d’Andaman

La dérive d’un marin poète en Mer d’Andaman

  • 4 min read
dérives d'un poète marin

Mathias reposa son livre. Il releva alors le col de sa veste en plissant les yeux. Au loin, à l’horizon, l’aube faisait son apparition tandis qu’un groupe de goélands survolèrent son bateau de pêche. Il frissonna encore un peu dans la fraîcheur du petit matin, mais il était ravi que la sombre nuit passée en mer laisse sa place à une nouvelle journée ensoleillée. Les yeux cernés et le regard tiré par le manque de sommeil, Mathias but une nouvelle gorgée de café.

Son regard se posa sur le bracelet qu’il portait au poignet depuis quelque temps, un bracelet bouddhiste composé de pierres ayant des pouvoirs protecteurs. C’est alors qu’un petit rictus de satisfaction apparut au coin sa lèvre. Bientôt, il poserait ses pieds sur la terre ferme, et Henri verrait un médecin. Enfin.

Cela faisait presque un mois qu’ils naviguaient entre les Philippines et la Malaisie en dégotant quelques belles pièces comme du thon ou du petit requin, qu’ils revendaient dans les ports donnant sur la mer d’Andaman.

Les journées défilaient donc, et il n’était pas rare que Mathias se détende avec la lecture d’un bon bouquin. Faut dire qu’il en avait pris plus d’une trentaine avec lui de peur de manquer.

Des grands classiques déjà lus comme le « J’accuse » de Zola, à des œuvres beaucoup plus discrètes dont les auteurs étaient inconnus. Sans la littérature, Mathias aurait une vie ennuyeuse… Du reste, il écrivait souvent des poèmes, et pas des moindres, vu les compliments que lui avait faits son entourage après lecture.

Mais trois jours plus tôt donc, les événements s’étaient mis contre eux. En effet, avec Henri, son complice et associé, ils avaient dû essuyer la colère d’une véritable tempête de mer alors qu’ils se trouvaient au sud de la Malaisie. Ils avaient tenu bon durant les douze heures qui furent d’une violence incroyable tant la mer était démontée.

Une fois l’orage passé et le calme revenu, ils purent souffler et apprécier le fait d’être toujours en vie. Mais après la satisfaction, ils ne purent que constater les nombreux dégâts survenus à bord. Et c’est là qu’Henri tomba gravement malade. Avec une fièvre dépassant les quarante degrés, et une toux à vous déchirer les poumons, le pauvre bougre restait allongé sur une des nombreuses couches de la cale.

Mathias avait donc réparé sommairement le peu de dégâts qu’il put en solo, dont le moteur qui ne tournait maintenant plus qu’au ralenti, puis s’était remis en route en direction de Phuket, en Thaïlande, où ils avaient élu résidence quelques années plus tôt.

Vu que la plupart des voiles étaient endommagées, le bateau de pêche n’avançait guère vite, et la santé d’Henri se déclinait de jour en jour, même si Mathias lui avait prodigué les premiers soins nécessaires.

En continuant toujours à cette allure malheureusement, mais dans la bonne direction qu’était nord/nord-ouest, Mathias en conclu qu’ils n’arriveraient pas à destination avant deux bonnes journées encore.

Après avoir cuisiné sommairement pour Henri et lui-même, il se remit à dévorer un livre. Il faut dire qu’il en lisait au moins quatre ou cinq par semaine, sans quoi il était en manque. Oui, la littérature était sa drogue, et cette passion pour les livres remontait à sa plus tendre jeunesse, quand sa grand-mère lui lisait certains passages d’ouvrages relatant l’histoire de France.

Aujourd’hui, il s’attaqua à l’autobiographie de Charles Duchaussois intitulée « Flash … Ou le grand voyage », roman d’aventures qui venait d’être édité, et dont il avait fait l’acquisition par un français de passage à Phuket.

Cette histoire singulière d’un homme qui part de Marseille à pied en 1969 pour rejoindre sans le savoir Katmandou, la capitale du Népal, était purement incroyable. Et surtout, elle lui rappela son propre passé, et toutes les frontières qu’il avait dû lui aussi dépasser avant de se poser au royaume de Siam. Et alors qu’il en était à la moitié, Mathias referma le bouquin en se disant qu’il avait encore une fois eu de la chance de ne pas tomber dans l’engrenage de la drogue au même titre que l’auteur. Le crépuscule fit son apparition, il retourna auprès d’Henri.

Au matin du 11 août 1977, Mathias se demanda au fond de lui-même s’il n’avait pas une hallucination. La main droite toujours sur le manche du moteur, et la gauche tenant le col de sa veste au plus haut de son cou, il vit à l’horizon les sommets des immeubles rappelant Phuket. Alors, en laissant tomber son livre à terre, il se mit à hurler de joie et de satisfaction… En bas, dans la cale, les yeux d’Henri se remplirent de chaudes larmes, alors qu’un large sourire venait d’allonger ses joues.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *